Ryvdoll, un concept intemporel ?

Une notion bien prétentieuse pour qualifier une poupée avec des vêtements aimantés...?

Après trois années de commercialisation et une quantité de retours d’expérience provenant à la fois de clients et de professionnels, des éléments de réponse commencent à se dessiner. S’il ne s’agit que de vérités éphémères, à défaut d’éclairer pleinement les comportements d’une époque, ce sont du moins les démarches de développement de Ryvdoll qui apparaissent plus clairement, après confrontation aux réalités du marché et à une volonté profonde de légitimer son message.

Comment justifier sa naissance et son utilité dans une société pessimiste qui « va mal » ? La nostalgie est-elle le curseur d’un certain malheur général ? Comment Ryvdoll interroge-t-il le rapport entre les générations et crée-t-il de la valeur à partir d’un concept vieux comme le monde ?

Ryvdoll n’invente rien mais réactive des souvenirs et se présente ainsi comme le médium d’une transmission générationnelle nécessaire dans une société vieillissante à l’obsolescence exponentielle. Celle-ci est fondée sur une sentimentalité symptomatique d’une époque complexe, pleine de mutations à grande vitesse, parfois paralysantes. Ces frustrations encouragent une remise en question de nos modes de consommation, tant virtuels que physiques, vers laquelle Ryvdoll tend en réhabilitant la naïveté comme mode de survie lorsque l’on en sait « trop sur tout ».

La paper doll ne date pas d’hier. La majorité des femmes et des hommes découvrant Ryvdoll s’exclament : « j’avais cela ! », faisant référence à leur propre idée de la poupée miniature en deux dimensions et de sa garde-robe trompe-l’œil, illustrée. Qu’il s’agisse de l’Angleterre, de la Corée, du Liban ou de l’Italie, un souvenir d’enfance leur saute au visage. Le référentiel n’est pas le même selon la nationalité, et surtout l’âge, mais Ryvdoll évoque une idée commune : celle de la poupée cartonnée et de ses vêtements bordés de languettes à plier sur les épaules du personnage, ainsi que des plus récents carnets à autocollants, en passant par mille et une variations. Le point de départ demeure le même : faire exister un monde merveilleux à la garde-robe infinie, qui ne gagnera jamais en dimensions mais qui n’envie rien au volume pour gagner en densité.

Auprès des nouvelles générations, la nostalgie n’intervient pas forcément et Ryvdoll éveille pourtant quelque chose qui les attire et les captive, sans doute du fait de son aspect miniature, réaliste et pourtant si plat. L’enfant, dès le plus jeune âge, comprend que la représentation illustrée du pantalon vient se placer sur les jambes du personnage afin de l’habiller, là où l’adulte, trop cynique, ne verra pas si clairement « l’utilité » de l’acte.
L’adulte, comme l’enfant, sont happés par la dimension « tendance » et actuelle de la garde-robe de Ryvdoll, ainsi que de son intérieur « Ryvhome ». L’enfant apprécie qu’il lui soit proposé un jeu qui ne soit ni infantilisant ni déconnecté de la réalité et des modes du « monde des adultes ».

Deux mondes sont ainsi évoqués — celui de l’enfance avec le jeu, celui de l’âge adulte avec la mode — à travers Ryvdoll, et les deux sujets — l’enfant et l’adulte — y sont réceptifs. Une activité intergénérationnelle facilitant la transmission entre ces deux mondes émerge à différents niveaux, selon l’âge des joueurs. D’une part, le jeune enfant, qui contraint le parent à retourner en enfance et à s’infantiliser pour amuser son enfant ; d’autre part, l’enfant plus grand, ou même le plus ou moins jeune adulte, avec une génération plus âgée, cherchant pour une raison ou une autre un terrain de communication les liant. Ryvdoll, par sa simplicité, sa solidité et, encore une fois, son évocation de vieilles références, peut être facilement comprise par des personnes âgées mentalement ou physiquement diminuées. Habiller à quatre mains la poupée devient une activité tendre, un moment à partager lorsque la communication par les mots est devenue trop complexe. Ces instants deviennent alors de beaux souvenirs que chacune des générations présentes emporte précieusement avec elle.

Mis à part les cas de diminution clinique, la transmission intergénérationnelle se fait de plus en plus nécessaire à l’heure où les plus jeunes acquièrent une supériorité technologique qui s’accompagne d’une obsolescence exponentielle des facultés de chaque génération, lesquelles ont de plus en plus rapidement l’impression de ne pas être en mesure de suivre les avancées et le degré d’adaptation qu’elles exigent — les grands-parents avec les smartphones, les parents avec les réseaux sociaux. Comment continuer à apprendre des anciens lorsqu’ils sont intrinsèquement placés dans une position d’infériorité par leur manque d’adaptation technologique, pour la majorité d’entre eux ? Face au vieillissement de la population, restaurer et conserver le dialogue de manière symétrique entre les générations est essentiel, et il faut pour cela trouver des canaux de communication, d’échange et de transmission. La culture en est la forme la plus commune, mais elle exige parfois un niveau d’éducation et de curiosité trop élevé : entre regarder un film classique des années 1940 et la nouvelle série à la mode, le choix ne penche pas toujours vers celui qui préservera la transmission intergénérationnelle.

Ryvdoll propose une activité qu’un enfant dont l’attention est accaparée par un écran se verra moins facilement rejeter que bien d’autres, propres à des époques où les capacités de concentration étaient plus grandes et les sources d’amusement plus restreintes. Un enfant ou adolescent peut certes être ennuyé par un discours culpabilisant et réprobateur (« nous avions peu de jouets », « nous étions heureux avec des choses simples », « nous passions plus de temps à jouer dehors », etc.), tout en étant sensible aux souvenirs et aux histoires partagés par les grands-parents qui leur évoquent quelque chose de familier. Jouer ensemble à Ryvdoll, c’est d’une part une personne âgée qui replonge dans son enfance, dans un autre temps révolu, et d’autre part un enfant qui découvre l’amusement avec un jeu simple, à l’aspect moderne et tendance, qui ne nécessite pas la maturité et les précautions que l’on exigerait d’un autre siècle. Par ce biais, une transmission bilatérale de savoir peut se faire, entre le savoir technique des plus jeunes et celui, multidimensionnel, des générations dont on sous-estime l’avant-gardisme sous prétexte qu’elles ne disposaient pas de nos avancées.

Ce retour à l’enfance et aux choses simples d’un temps où les possessions encombraient moins l’esprit, et où la consommation virtuelle et physique occupait une place moins centrale dans nos quotidiens, est l’expression d’une réaction à une époque. Le pessimisme semble avoir pris ses marques dans les esprits ; l’incertitude géopolitique, économique, morale et environnementale fait appel à la nostalgie et au temps de l’innocence afin d’échapper aux sempiternelles responsabilités. Si l’enfance est caractérisée par leur absence, l’âge adulte pourrait lui être équivalent à celui de la responsabilité. Celle-ci incombe à la maturité, mais est également héritée des actions de ses prédécesseurs : le dérèglement climatique, les inégalités raciales et de genre, etc. Le poids qui pèse sur l’individu qui se sent responsable génère le fantasme d’arrêter le temps qui passe. On pourrait argumenter que notre génération est problématiquement irresponsable, au sens où elle demeure trop longtemps au stade de l’adolescent et tarde à atteindre l’âge adulte, et ainsi à prendre en main ses devoirs. Une distinction est ici faite entre, d’une part, les activités de loisirs qui développent les capacités de concentration et les élans créatifs — et encouragent ainsi l’action, l’avancée, le mouvement vers la maturité — et, d’autre part, la végétation et le temps perdu devant les écrans, qui consument la motivation et la concentration.

Les réseaux sociaux déforment une réalité que chacun croit à la portée de tous, et installent le rêve de « l’overnight fame », impliquant dans la majorité des cas une omniprésence sur ces plateformes et, paradoxalement, une déconnexion de la réalité pour le public qui les observe. Ils renforcent les frustrations par une confrontation systématique de sa propre existence aux succès des autres, à leur productivité, et par opposition au temps gaspillé à observer ces succès derrière un écran, créant ainsi un cercle vicieux de paresse, d’amertume, de dépression et d’incapacité à la concentration. Cet état dépressif concerne une population qui consomme et crée un contenu abrutissant, accélérant notre consommation virtuelle et physique et dégradant notre lien aux choses acquises.

Le contact avec l’objet physique, que l’on investit symboliquement et sentimentalement, se perd, ou n’est valorisé qu’une fois « virtualisé » par sa diffusion en images.

L’écran séduit car il permet une passivité pratiquement totale, là où lire, dessiner, écrire, créer… sont des actions trop mobilisantes intellectuellement et physiquement, et en apparence techniquement complexes. Sans compter que l’envie de créer, dont on ne dispose pas forcément, ainsi que le matériel ou le temps, sont des contraintes qui bloquent l’esprit. La paper doll est quant à elle une activité semi-passive, n’exigeant pas de capacités intellectuelles ou de concentration au préalable, mais stimulant une volonté de créer et permettant ainsi, grâce au moment de jeu, d’atteindre un état d’apaisement, par opposition à la consommation des réseaux sociaux.

Ryvdoll souhaite proposer une alternative dans la mesure. Nul besoin d’être radical et de nier les apports et avantages de la technologie et de la démocratisation de l’accès à l’information et aux divertissements. Ryvdoll intègre de la mesure dans un rythme qui a tendance à être frénétique.

Cette poupée en deux dimensions à la garde-robe aimantée ultra-tendance permet d’introduire une nouvelle manière de consommer et de communiquer la mode et les objets. L’objectif n’est pas d’adopter une position radicale dans sa consommation, virtuelle comme physique. Il est possible d’aimer la mode et les belles choses sans ressentir le besoin de les posséder, ou encore d’en apprécier davantage la valeur une fois acquises. En s’appropriant la version miniature, aimantée et dessinée de cet objet ou de cette pièce de mode, c’est sa dimension symbolique que l’on possède et que l’on apprécie.

Revenir en enfance signifie s’inspirer de ce temps, notamment de la valeur sentimentale que l’enfant accorde aux choses qu’il possède, de façon décorrélée de leur valeur financière. L’enfant connaît ce lien profond et tendre avec l’objet sacré, investi sentimentalement et symboliquement. À moindre échelle, lorsque l’on a trop de tout, recouvrir d’un vernis symbolique ses possessions permettrait de mieux consommer. Un message qui vaut également pour les marques conceptrices.

Réapprendre la valeur des choses implique d’adopter une certaine humilité pour ce faire. À la question « à qui s’adresse Ryvdoll ? », la réponse peut être qu’il s’agit avant tout d’un bel objet, combinant deux passions : l’une pour la papeterie, l’autre pour le vêtement.

La représentation miniature de la garde-robe satisfait l’esprit encombré par la propriété, la multitude de choses possédées et leur place physique et mentale ; comme l’architecte qui utilise la maquette pour mieux imaginer son projet, l’appréhension des idées passe par le corps. Ryvdoll matérialise ce besoin de répertorier, classer et exposer nos goûts. Son format hybride, entre le magazine et l’objet physique, entre le simple dessin et la photographie, permet une matérialisation apaisante d’envies frustrantes. Ryvdoll est un univers qui évolue et se démultiplie avec les modes, apprend et tire des leçons d’une époque angoissante qui va vite. Une bulle de concentration et de créativité pour les anciennes et les nouvelles générations, sous la forme d’un objet simple, intuitif d’utilisation, durable et transmissible.

Ryvdoll a pour volonté de réhabiliter la naïveté à l’ère de la surinformation, qui tend à créer de la frustration et de la paralysie plutôt que de la créativité et l’envie de créer. En plaçant le petit vêtement aimanté sur Ryvdoll, on accepte de « jouer le jeu », d’omettre consciemment ou inconsciemment les deux uniques dimensions de la poupée, la simulation du vêtement enfilé alors qu’il est simplement « posé ». Pourtant, l’illusion est là, et le consensus entre l’enfant et l’adulte, qui tous deux savent qu’ils jouent et prennent ce jeu au sérieux, leur permet de ne pas se prendre au sérieux et de s’autoriser une ouverture d’esprit suffisante pour créer, apprendre, imaginer… en un mot : faire.